Une juste colère

Publié le 27/08/2018 à 11:37 par cheminement
Une juste colère

" Avant de tendre l'autre joue, autrement dit de ne pas réagir à l'injustice ou aux mauvais traitements, il faut soigneusement peser le pour et le contre. Une chose est d'utiliser la résistance passive dans un but politique, comme le préconisait Gandhi, mais le problème est différent lorsque les femmes sont encouragées à rester silencieuses, ou forcées de l'être, pour subsister dans une situation impossible de corruption ou d'abus de pouvoir au sein de leur famille, de leur communauté ou dans le monde. Elles se retrouvent par là même amputées de leur nature sauvage et leur silence n'est qu'une façon d'éviter qu'on leur fasse du mal. C'est une erreur de penser qu'une femme silencieuse est une femme qui est toujours d'accord avec la vie telle qu'elle est.

Il y a des moments -même s'ils ne sont pas fréquents - où il est impératif de libérer une fureur à faire trembler les murs, de donner toute sa puissance de feu. Il faut le faire en réaction à une offense grave, dirigée contre l'âme ou l'esprit, avoir tout essayé auparavant et bien choisir son moment. On ne déchaîne pas sa fureur n'importe quand. Les femmes savent très bien quand ce moment est venu si elles prêtent attention au soi instinctuel, comme l'homme dans le conte qui va suivre. C'est instinctif, chez elles. Et juste.

Cette histoire vient du Moyen-Orient. En Asie, les soufis, les bouddhistes, les hindous en donnent différentes versions. Elle appartient à la catégorie des contes qui ont pour thème la réalisation d'un acte interdit, ou non reconnu, pour le rachat de la vie.

 

Les Arbres desséchés.

 

C'était un être dont le mauvais caractère lui avait fait perdre énormément de temps et coûté de nombreuses amitiés. Il s'approcha d'un vieux sage en haillons et lui demanda : " Comment puis-je venir à bout de ce démon de la rage ?" , le vieillard dit à cet homme de se rendre dans une lointaine oasis du désert, brûlée par le soleil, de s'asseoir sous les arbres desséchés et de tirer un peu d'eau saumâtre pour les voyageurs qui par hasard s'aventureraient jusque là.

L'homme, dans son désir de venir à bout de sa colère, gagna le désert et s'installa sous les arbres desséchés. Pendant des mois, enveloppé dans des étoffes et un burnous pour se protéger des vents de sables, il tira de l'eau saumâtre pour tous les arrivants. Les années passèrent. Il n'eut plus aucun accès de mauvaise humeur.

Un jour arriva un noir cavalier. Du haut de son chameau, il jeta un coup d'oeil hautain à l'homme qui lui tendait un bol empli d'eau. Il examina d'un air méprisant l'eau trouble, la refusa et reprit sa route.

La rage aveugla l'homme qui la lui avait offerte. Il jeta le cavalier à bas de sa monture et le tua sur le champ. Immédiatement, il fut navré. La fureur s'était emparée de lui, et voilà à quoi elle l'avait conduit.

Soudain, un autre cavalier surgit à toute allure. Il baissa les yeux sur le visage du mort et s'exclama : " Allah soit loué ! Tu as tué l'homme qui s'en allait assassiner le roi ! " A ce moment, l'eau saumâtre de l'oasis se changea en une eau pure et fraîche et les arbres éclatants de sève, se parèrent d'une jeune verdure.

 

Il faut entendre symboliquement ce conte. Il ne faut pas y voir une histoire de gens qui tuent : il nous apporte ses enseignements sur la colère, que l'on ne doit pas libérer n'importe comment, et seulement au moment adéquat. Il débute quand l'homme apprend à donner de l'eau - la vie - même dans des conditions de sécheresse. Donner la vie est inné à la plupart des femmes. Elles y excellent la plupart du temps. Cependant, il y a aussi un temps pour le courroux sorti des tripes, pour la juste colère, la juste fureur.

La plupart des femmes sont sensibles, comme le sable est sensible à la vague, comme les arbres sont sensibles à la qualité de l'air, comme un loup entend un autre animal pénétrer sur son territoire à plus d'un kilomètre à la ronde. Elles ont le don extraordinaire de voir, d'entendre, ressentir, recevoir, transmettre des idées, des images, des sentiments à la vitesse de l'éclair, de deviner la moindre variation de caractère chez une autre personne, de lire sur les visages et sur les corps - on appelle cela l'intuition - et souvent, à partir de minuscules indices,  elles savent ce que les gens ont en tête. Pour pouvoir exercer ces dons sauvages, elles restent ouvertes à tout. Mais en même temps, c'est cette ouverture qui rend leurs frontières vulnérables et les expose à des blessures de l'esprit.

.....................................................................................................................

.....................................................................................................................

 

On a beaucoup dit que la femme en colère est impressionnante, avec ce pouvoir qu'elle a de faire trembler de peur son entourage. Mais il s'agit plus d'une projection de l'angoisse du spectateur de cette colère que d'autre chose. Dans sa psyché instinctuelle, la femme a le pouvoir de manifester une colère réfléchie en réponse à des provocations - et cela, c'est remarquable. La colère est pour elle, une façon innée de tenter de faire naître et de conserver l'équilibre auquel elle tient. C'est son droit et, dans certaines circonstances, c'est un devoir moral.

Autrement dit, il y a un temps pour montrer les dents, pour révéler la capacité que nous avons de défendre notre territoire, de dire "Stop ! on ne va pas plus loin ". Comme l'homme au débit des Arbres desséchés et comme le guerrier de l'Ours au Croissant de Lune, beaucoup de femmes portent en elles un soldat fatigué de se battre, qui ne veut plus parler ni entendre parler de ce combat. Ainsi sort de la terre de la psyché, une oasis brûlée par le soleil. Il s'agit toujours, au-dehors ou au-dedans, d'un lieu de silence qui attend que quelque chose vienne à grand bruit faire renaître la vie.

Dans le conte, l'homme est atterré d'avoir tué le cavalier, et puis, quand il comprend que, dans son cas, " la première idée a été la bonne", il n'est plus soumis à la règle du "ne te mets jamais en colère". Comme dans l'Ours au Croissant de Lune, ce n'est pas durant l'acte lui-même qu'a lieu l'illumination. Elle intervient une fois l'illusion anéantie et l'on parvient ainsi à voir le sens caché des choses.

 

Extrait de "Femmes qui courent avec les loups" de Clarissa Pinkola Estès.